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Le bouddhisme est-il une religion ou non ?

Beaucoup d’Occidentaux affirment que le bouddhisme n’est pas une religion, mais une spiritualité, voire simplement une sagesse laïque. Cette idée est une création occidentale récente, en contradiction avec les paroles du Bouddha ainsi qu’avec les croyances et rites des bouddhistes orientaux depuis des siècles. Quand il m’arrive de faire remarquer que les bouddhistes en Orient pratiquent de nombreux rites, font des prières, etc., les sympathisants occidentaux affirment alors en gros que ces bouddhistes n’ont rien compris au bouddhisme originel. Attitude que, pour ma part, je trouve prétentieuse et occidentalo-centrée, et de plus erronée, si l’on s’en tient aux écritures bouddhiques. J’ai d’ailleurs souvent constaté que les personnes qui considèrent que le bouddhisme est une sagesse laïque n’ont lu aucun soutra du Bouddha, mais des livres du Dalaï-Lama, de Matthieu Ricard ou de Thich Nhat Hanh, qui sont tous trois des… moines bouddhistes. Sans compter que, la plupart du temps, le bouddhisme se pratique dans des temples, dont certains sont des lieux de pèlerinage.

J’en viens maintenant aux textes du Bouddha (ou du moins attribués au Bouddha, puisqu’il n’a rien écrit et que ses paroles ont été retranscrites plusieurs siècles après sa mort). Il y a dans les soutras du Bouddha tous les ingrédients d’une religion : de multiples divinités, dont l’une supérieure aux autres, le Bouddha, aux pouvoirs immensément surnaturels ; des démons, dont Mara, le démon suprême ; les péchés et leur sanction notamment par un mauvais karma dans la vie ultérieure (ainsi, les personnes qui naissent porteuses d’un handicap le sont en raison de leurs péchés accumulés dans leurs vies antérieures) et par l’enfer ; le « paradis » bouddhiste, appelé la terre pure ; une cosmologie fantastique, dont le cœur est le mont Meru (hauteur : 450 000 km).
Le but de la foi et des pratiques bouddhistes n’est pas d’acquérir une sagesse laïque, mais de se libérer du cycle des renaissances (samsara), marqué par le karma.
Enfin, le Bouddha a mis en place un ordre monastique, dont les membres sont astreints à des règles spécifiques – notamment l’abstinence sexuelle – plus rigoureuses pour les femmes que pour les hommes.

Je n’ai actuellement pas le temps de citer les sources de ce qui précède. Alors, au moins sur l’aspect majeur, la divinité du Bouddha, voici quelques textes avec leurs références.

Un texte très clair où le Bouddha affirme sa divinité est le Lalitavistara (1). Au chapitre 8 de ce soutra, il nous est dit qu’un jour, le roi Çouddhôdana, père du futur Bouddha, décide que celui-ci doit être conduit au temple pour adorer les dieux. La tante du Bouddha (que celui-ci considère comme sa mère depuis la mort de sa propre mère) lui annonce l’événement. Ce qui fait sourire le futur Bouddha qui lui répond :
« Quel autre dieu se distingue par sa supériorité sur moi, ausquel tu me conduis aujourd’hui, ô mère ? Je suis le dieu au-dessus des dieux, supérieur à tous les dieux ; pas un dieu n’est semblable à moi, comment y en aurait-il un supérieur ? »
Le jour dit, des centaines de milliers de divinités tirent le char du Bouddha jusqu’au temple. Dès que le Bouddha pose le pied dans le temple, toutes les statues des dieux se mettent en mouvement pour tomber à ses pieds et jeter des cris d’admiration.

Par ailleurs, le Bouddha a affirmé ceci : « Autant que je le désire, j’exerce les diverses formes de pouvoir spirituel : ayant été un, je deviens une multitude, ayant été une multitude, je deviens un ; j’apparais et je disparais ; je passe librement à travers un mur, un rempart ou une montagne comme si c’était à travers l’espace ; je plonge dans la terre comme si c’était de l’eau ; je marche sur l’eau sans couler comme si c’était de la terre ; assis les jambes croisées, je voyage dans l’espace comme un oiseau ; avec ma main, je touche et je frappe la lune et le soleil si puissants. » (2)
Un jour, le Bouddha a pressé un orteil sur le sol. Aussitôt, « notre univers d’un milliard de mondes se para de précieux ornements par centaines et par milliers. (…) Chacun, dans l’immense assemblée, cria merveilles, et chacun se retrouva assis sur une fleur de lotus en matières précieuses. (…) Le Bouddha ramena son pied divin et le monde reprit son aspect antérieur. » (3)

Le Dalaï-Lama lui-même attribue au Bouddha la capacité d’émettre de la lumière ainsi que la connaissance directe sans entraves de tous les objets de connaissance du passé, du présent et du futur. (4)

Il est toujours possible d’affirmer qu’il s’agit là de mythes qui n’ont rien à voir avec le bouddhisme des origines. Le problème, c’est que, par exemple dans le Lalitavistara, ce soutra où le Bouddha se considère comme un dieu supérieur à tous les autres, se trouvent d’autres événements de sa vie largement considérés comme authentiques, y compris par les partisans d’un bouddhisme laïc ; par exemple ses rencontres avec différentes personnes (un homme âgé, un malade, un mort) qui le conduiront à des réflexions sur la vieillesse, la maladie et la mort, fondements de son illumination future.
Dès lors, affirmer que le bouddhisme n’est pas une religion est clairement une position qui ne respecte pas les textes fondateurs. Comme si l’on disait que le christianisme n’est pas une religion, en ne retenant que les éléments biographiques non religieux de la vie de Jésus. Ce serait tordre radicalement les Evangiles.
A ma connaissance, le bouddhisme est la seule religion qui fasse l’objet de telles distorsions. Cela fait un certain temps que je me demande pourquoi. La seule explication qui me soit parvenue à l’esprit est que beaucoup d’Occidentaux rejettent la religion, en raison des errements de la chrétienté au cours de l’histoire. Ce qui aboutit à des degrés variables d’accueil de diverses approches : sagesse oui, accueil sans problème ; spiritualité éventuellement ; religion, surtout pas ! Partant de ce postulat, plus ou moins conscient selon les personnes, le bouddhisme, dont ils connaissent surtout l’image positive emblématique du Dalaï-Lama, ne peut pas être, ne doit pas être une religion. Et l’on fait alors l’impasse, d’une part sur tout ce qui est profondément religieux dans le bouddhisme, que ce soit dans ses textes fondateurs ou dans ses expressions rituelles, d’autre part sur les errements du bouddhisme dans l’histoire.

NB : Dans quelques semaines, je publierai sur ce blog un autre texte sur le thème : La méditation pleine conscience est-elle laïque ou bouddhiste ?

(1) Bouddha (1988). Le Lalitavistara : l’histoire traditionnelle de la vie du Bouddha Çakyamuni, traduit par P. E. de Foucaux, Paris, Les deux océans, chapitre 8.
(2) Bouddha (2000). The connected discourses of the Buddha: A translation of the Samyutta Nikaya, by Bodhi Bhikkhu, Boston, Wisdom Publications, vol. 1, p. 673.
(3) Bouddha (2000). Soûtra de la liberté inconcevable, Les enseignements de Vimalakîrti, Paris, Fayard, p. 30-31.
(4) Sa Sainteté le Dalaï-Lama (2000). Ouvrir l’œil de la nouvelle conscience, Paris, Le courrier du livre, p. 133.

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