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Après la violence barbare, peut-on rester optimistes ?

Les événements dramatiques qui se sont déroulés en janvier peuvent nous faire douter de l’espèce humaine et de sa capacité à construire un monde de fraternité.
J’aimerais dans ce texte avancer quelques remarques nous permettant de garder l’espérance, envers et contre tout.

Mais avant cela, je me permettrais une interrogation, éventuellement politiquement incorrecte : pourquoi sommes-nous indignés après la mort d’une vingtaine de Français alors que nous sommes devenus quasiment indifférents d’apprendre la mort par attentat de dizaines de personnes à Kaboul, Bagdad ou ailleurs ? Je comprends très bien que nous ne puissions pas porter quotidiennement toute la souffrance du monde et que nous sommes impuissants face aux drames lointains. Cependant, l’éloignement géographique ne me semble pas justifier une indignation sélective face à la barbarie. Je ne suis pas adepte de la loi du mort au kilomètre, bien connue des journalistes, selon laquelle un décès proche de chez soi provoque autant d’émotion que mille décès aux antipodes.

Concernant le pessimisme pouvant éventuellement résulter des attentats, les quelques remarques qui suivent me semblent pouvoir éclairer notre réflexion.

1) Ces actes ne sont pas représentatifs de l’Islam
2) Ces actes ne sont pas représentatifs de l’évolution globale de la société humaine
3) Ces actes ne sont pas représentatifs de la nature humaine

1) Ces actes ne sont pas représentatifs de l’Islam
et tout particulièrement de l’Islam de France, pacifique dans son immense majorité. Le comportement criminel de certains individus ne devrait pas conduire à des amalgames aussi inexacts que stigmatisants. Les médias ont largement relayé ce fait incontestable, aussi je n’insisterai pas sur ce sujet, et développerai plus longuement les deux autres aspects, moins connus.

2) Ces actes ne sont pas représentatifs de l’évolution globale de la société humaine

Certains s’interrogent sur le risque que des attentats commis par des fanatiques se multiplient à l’avenir. Certes, le risque zéro n’existe pas, comme le rappellent les politiques et les responsables de la sécurité publique. Mais le risque de mourir d’un accident de voiture est statistiquement immensément plus probable que celui de mourir sous les balles d’un terroriste. Cela va-t-il nous empêcher de prendre la voiture demain ?

Car ces actes restent exceptionnels et non représentatifs de la société humaine. Certes, le pire existe chez chez l’être humain, mais sa sur-représentation médiatique altère notre perception de la réalité. Les médias parlent beaucoup moins des actes de courage et de bonté, et c’est bien regrettable. Par exemple, qui a entendu parler du père Bernard Kinvi, à l’action remarquable, récemment récompensée par Human Rights Watch ? Cet homme a sauvé la vie de centaines de musulmans au péril de sa vie, lors de conflits interreligieux. La mort de douze personnes fait le tour du monde, le sauvetage de centaines d’autres laisse les médias indifférents. Pourquoi cela ?
Il y en a bien d’autres situations de ce type. Par exemple, la très grande majorité d’entre nous avons entendu parler de Slobodan Milošević, ce président de la Serbie de 1989 à 2000 qui fut l’un des personnages les plus brutaux du 20e siècle : il fut à l’origine de massacres en Croatie, en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Mais inversement très peu savent qui est Boris Tadić. Cet homme a joué un rôle de premier plan dans la révolution non-violente qui a renversé Milošević en 2000, puis il a été élu président de la République de Serbie en 2004 et réélu en 2008. Dans ce contexte, il a présenté des excuses officielles à la Croatie pour les crimes commis par son pays. Qui connaît la Déclaration de Sarajevo du 29 mai 2010 par laquelle la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et le Monténégro se sont engagées à améliorer leurs relations et la coopération ? L’engagement de Tadić en faveur de la paix est aussi ferme et déterminé que le fut celui de Milošević en faveur de la guerre. Mais les médias ont été quasiment muets sur l’action de Tadić, alors qu’ils nous ont décrit en détail les méfaits dont Milošević et ses collaborateurs se sont rendus coupables.

Depuis les événements de janvier, il m’est arrivé à plusieurs reprises d’entendre autour de moi des propos tels que : « Le monde est de plus en plus violent ». Est-ce bien sûr ? En fait, non seulement, la violence extrême est exceptionnelle, mais elle est en baisse régulière. L’historien Robert Muchembled a montré que la violence physique a fortement diminué dans toute l’Europe de l’Ouest du 13e au 21e siècles . L’Europe occidentale actuelle enregistre en moyenne cent fois moins de meurtres qu’il y a sept siècles. Enfin, sait-on que l’époque actuelle est celle où il y a le moins de morts par guerre, pour toute l’histoire de l’humanité recensée ? Même le continent, qui est aujourd’hui le foyer le plus chaud sur notre planète, suit la même tendance globale .
Finissons ce paragraphe par les attentats. Rappelons-nous que :
- en Corse : le FLNC a annoncé le 25 juin 2014, qu’il enclenchait « sans préalable et sans équivoque aucune un processus de démilitarisation et une sortie progressive de la clandestinité »
- au Pays basque : l‘ETA a annoncé le 20 octobre 2011, l’arrêt définitif de ses activités armées ;
- en Irlande du Nord : l‘IRA a annoncé le 8 février 2010 avoir rendu ses armes à la Commission internationale indépendante sur le désarmement ;
- en Colombie : des délégués des FARC et du gouvernement ont donné le 18 octobre 2012, une conférence de presse commune marquant le début de négociations
A ma connaissance, aucun acte terroriste n’a été commis depuis par ces différents mouvements. Et même si un acte isolé était perprété, cela ne semble remettra pas nécessairement en cause ces évolutions.

Ce qui augmente ce n’est pas la quantité de violence dans le monde, c’est notre sensibilité à la violence, qui est précisément la conséquence de la diminution de la violence quotidienne dans notre vie. Quels sont ceux qui, affirmant que la violence humaine est actuellement généralisée, a été témoin d’une agression grave au cours de l’année écoulée ?

3) Ces actes ne sont pas représentatifs de la nature humaine
La violence extrême ne peut s’expliquer par des causes biologiques, mais psycho-sociales. J’ai consacré le plus gros chapitre de mon ouvrage La bonté humaine à l’analyse des causes des guerres et génocides. Il y apparaît clairement que certaines conditions sont nécessaires pour que l’inhibition naturelle à tuer disparaisse : conditionnement des esprits, solidarité de groupe, soumission à l’autorité, augmentation de la distance physique entre le tueur et ses victimes, etc. Dans la situation présente, comme dans de nombreux autres actes terroristes, ce sont clairement les deux premiers éléments qui ont joué le rôle majeur.
L’expression « inhibition naturelle à tuer » peut surprendre ; elle n’est pas le reflet d’une vision naïve et idéalisée de la nature humaine. Ce sont deux militaires de haut niveau qui ont développé ce concept pour la première fois. En 1947, le général Samuel Marshall publiait Les hommes opposés au tir, le problème du commandement au combat , un livre qui a durablement marqué la pensée militaire. Il a interrogé de nombreux soldats d’infanterie ayant combattu dans le Pacifique et en Europe et constaté qu’en moyenne, pas plus de 15 % d’entre eux n’avait tiré. Même les troupes bien entraînées ne dépassaient pas un taux de 25 % . Selon Marshall, les soldats éprouvent, face à l’ennemi, une inhibition à tuer que l’entraînement militaire, tel que pratiqué à l’époque, ne parvenait pas à éliminer. « La peur de tuer, plutôt que la peur d’être tué, était la plus fréquente cause d’échec au combat chez l’individu. (…) Au moment crucial, il devient un objecteur de conscience, sans le savoir. (…) “Laissons-les partir, laissons-leur une chance” était la remarque souvent faite lorsque l’ennemi se présentait sans précaution et s’offrait comme cible. »
Un autre militaire, le lieutenant-colonel Dave Grossman, a suivi les pas de Marshall. Il confirme, sur la base de nombreux écrits historiques, que la grande majorité des combattants dans l’histoire se sont trouvés incapables de tuer au moment crucial où ils devaient le faire . Par exemple, en 1870 au cours de la bataille de Wissembourg, les soldats français ont tiré 48 000 cartouches sur des Allemands avançant à découvert, et en ont tué 404, soit un taux de 1 mort pour 119 balles. Et il semble que la majorité des victimes aient été produites par des canons, lesquels réduisent la répugnance à tuer, en raison de la distance, comme nous le verrons plus loin. Grossman écrit d’ailleurs, dans la préface à la seconde édition de son livre, qu’aucun des milliers de lecteurs de son ouvrage n’a contesté ses propos, mais qu’au contraire il a reçu des témoignages de soldats confirmant ce fait.

J’aimerais maintenant interroger le traitement médiatique de ces événements. Les journalistes ont-ils raison d’y accorder autant d’importance ? Je connais évidemment les arguments en faveur de cette façon de faire : défense de la liberté de la presse, reprise de la célèbre phrase d’Albert Londres : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Alors, posons la question différemment : est-il légitime, moralement et pragmatiquement, d’accorder autant d’importance à cet événement ?
- Moralement
Ceci nous ramène à ce que j’écris plus haut sur la sur-représentation médiatique de la violence dans les médias. La réponse des journalistes à ce genre d’objections consiste généralement à dire : « Mais nous ne sommes pas là pour parler des trains qui arrivent à l’heure. » Admettons ; mais pourquoi alors parler systématiquement des trains qui arrivent en retard et non de ceux qui arrivent en avance ; je veux parler de toutes ces personnes, de toutes ces actions qui font avancer l’humanité vers plus de conscience que la bonté et l’altruisme existent. La presse accorde une sorte de prime aux violents. Certains journalistes sont d’ailleurs conscients de la nécessité de rééquilibrer le flot d’informations négatives par des solutions porteuses d’espoir. C’est précisément le cas du site Internet Spaknews (http://www.sparknews.com/fr), qui présente de nombreuses expériences de solidarité humaine, ou de l’association Reporters d’espoir (http://www.reportersdespoirs.org/wordpress/), qui a choisi pour devise : « Pour une information qui donne envie d’agir ». Cette association a entre autres pour convictions clairement affichées « qu’il ne faut pas seulement dénoncer les dérives, mais aussi médiatiser les initiatives » et « que l’on peut être enthousiaste et positif sans être naïf. »

- Pragmatiquement
La diffusion excessive de nouvelles violentes a au moins deux effets négatifs : l’appel à une politique sécuritaire, le risque de multiplication de ces faits.
D’une part, vivre dans la menace du danger incite l’opinion publique à réclammer des politiques sécuritaires, plutôt que des politiques visant à renforcer la capacité des communautés à prendre des initiatives, comme l’ont montré diverses recherches. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet, que j’ai développé ailleurs , mais sur le risque de multiplication d’attentats résultant d’une couverture médiatique excessive.

Sur le premier point, rappelons la phrase de Marshall McLuhan, considéré comme l’un des meilleurs spécialiste de l’impact social des médias : « Sans communication, pas de terrorisme. » L’effet de contagion suscité par les médias est un thème qui a fait l’objet de nombreuses recherches, en particulier lors de l’annonce de suicides de personnes célèbres, mais également d’actes de violence. Par exemple, on a constaté ce processus de contagion à la suite de l’assassinat de John Kennedy , de détournements d’avions ou encore d’agressions racistes envers des immigrés .
Prenons l’étude sur les pirates de l’air, à titre d’exemple. Il y a eu des détournements d’avion dès 1931, mais la période la plus forte a eu lieu entre 1968 et 1972, durant laquelle 326 tentatives ont eu lieu dans le monde, soit plus d’une par semaine. Le sociologue Robert Holden, qui a réalisé cette enquête, distingue deux types de motivations très différentes des pirates de l’air : soit la volonté d’être transportés vers une certaine destination, soit des exigences politiques et-ou financières. Les résultats mettent clairement en évidence un effet de contagion. Preuve supplémentaire : cet effet est bien spécifique ; il apparaît seulement pour les détournements d’une même catégorie (par exemple, un détournement pour raisons politiques augmente la probabilité de détournements pour les mêmes raisons) et seulement lorsque les détournements réussissent. Les détournements aboutissant à un échec ont inversement tendance à réduire la probabilité de détournements ultérieurs. Ceci montre à quel point la diffusion des informations par les médias peut influencer les comportements dans un sens ou un autre. Ce dernier résultat montre qu’il serait très utile que les médias parlent largement des tentatives infructueuses. Malheureusement, cette étude souligne également que les détournements sont bien plus souvent médiatisés s’ils réussissent que s’ils échouent.
Une autre recherche, portant sur la contagion de suicides liée aux médias, est particulièrement instructive . A partir de son ouverture au public en 1978, le métro de Vienne a été utilisé comme méthode de suicide. Le nombre de tentatives, faible les premières années (un par an), a sensiblement augmenté à partir de 1984 (six tentatives dont cinq ayant abouti) et a régulièrement progressé jusqu’à atteindre 19 tentatives (dont neuf ayant abouti) au cours du premier semestre 1987. Cette augmentation n’était pas due à une extension du réseau ou une augmentation du nombre de passagers. Les médias ayant fortement relayé ces événements, certains spécialistes ont suspecté un lien de cause à effet entre les articles dans la presse et l’augmentation du nombre de suicides, sur base de recherches antérieures. En juin 1987, l’Association autrichienne pour la prévention du suicide publie des recommandations à destination des médias, ce qui a entraîné une sensible modification de la manière de présenter ces drames. Les journalistes ont fait des articles nettement plus courts, rarement en première page, ou n’en ont même pas parlé du tout. L’effet a été immédiat : dès le second trimestre de 1987, le nombre de suicides a très fortement chuté, passant de 19 tentatives (1er semestre) à trois. Il s’est ensuite maintenu à un faible taux au cours des années suivantes.

Je ne plaide évidemment pas pour le mutisme des médias sur les attentats, mais pour une certaine réserve. Dans les jours qui ont suivi les attentats, toute l’actualité française tourne autour de ces événements, ce qui est totalement disproportionné. N’oublions pas que le premier objectif des terroristes – objectif dont dépendent tous les autres – est d’utiliser la presse comme courroie de transmission de leurs actes et paroles, et donc d’obtenir une couverture médiatique maximale. Sur ce point, les frères Kouachi ont parfaitement réussi. Il est probable que la médiatisation démesurée de leurs actes génère actuellement des « vocations » de criminels pseudo-religieux, ce qui semble d’ailleurs être le cas pour les fusillades à Copenhague en février dernier. Quel journaliste ou organe de presse sera prêt à le reconnaître et à diminuer l’importance accordée à ces actes, à l’avenir ?
Notons cependant l’importante couverture médiatique qui a été également faite des manifestations pacifiques du 11 janvier. Ce qui était d’ailleurs logique, vu l’importance de la mobilisation.

Je souhaite conclure mon propos par une note optimiste. Comment réagir personnellement aux drames qui viennent de se dérouler ? Les forces de l’ordre ont fait leur travail, et continueront à le faire. Mais nous, simples citoyens ? Pour ma part, je me sens fortement inspiré par un texte de Benjamin Oesteboe, l’un des rescapés de la fusillade opérée par l’islamophobe Anders Breivik en Norvège le 22 juillet 2011, laquelle avait fait 77 morts et 151 blessés. Âgé de seize ans, ce jeune lui écrit une lettre ouverte : « Tu crois peut-être que tu as gagné. (…) Sache que tu as échoué. (…) Tu te décris toi-même comme un héros, un chevalier. Tu n’es pas un héros. Mais une chose est sûre, tu as créé des héros. Sur Utoeya, en cette chaude journée de juillet, tu as créé certains des plus grands héros que le monde ait jamais porté, tu as rassemblé toute l’humanité. (…) Je n’ai pas peur de toi. Tu ne peux pas nous atteindre, nous sommes plus grands que toi. Nous ne répondons pas au Mal par le Mal comme tu le voulais. Nous combattons le Mal avec le Bien. Et nous vaincrons. »
C’est ma profonde conviction : la réponse à la haine ne peut être la haine et la peur, mais l’engagement personnel pour un monde meilleur.

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